La fin de l’histoire de Saint-Denis de Montpelliéret est aussi difficile à établir que celle de ses débuts, en raison du manque de documents déjà signalé. On ne connaît que des incidents isolés.
Par exemple, en 1519, un procès burlesque opposa un chirurgien et un apothicaire de la ville aux Ouvriers de la Commune Clôture (rappelons qu’on désignait ainsi les surveillants des remparts). Le prétexte en était un malheureux loup à demi-mort de froid dans les fossés, assommé par les archers des remparts, dont les deux praticiens avaient donné la peau à la paroisse Saint-Denis.
On est un peu mieux renseigné sur la destruction de l’église, qui rentre dans le cadre général des Guerres de Religion. On sait qu’elles furent très violentes à Montpellier, entraînant meurtres, pillages, destructions diverses, commis d’ailleurs par les deux partis. Malgré une tentative d’apaisement par la cession aux protestants des églises Notre-Dame et Saint-Mathieu une troupe de forcenés prit la Cathédrale le 19 octobre 1561 et, dès le lendemain, les pires excès commencèrent contre toutes les églises, qui furent forcées, pillées, le mobilier vendu ou détruit. Peu auparavant, Saint-Denis avait été utilisé de force pour les prêches huguenots.
Cela ne sauva pas le bâtiment, qui fut un des premiers envahis, en même temps que le Couvent des Augustins. Les religieux réussirent à mettre une partie de leurs biens à l’abri, mais l’église paroissiale fut vidée de son contenu. Comme au début de 1562 on commençait à envisager des opérations militaires contre la ville, on décida de dégager l’extérieur des remparts de tous les bâtiments qui pourraient servir d’appui à un assaillant éventuel. Ce qui fut fait courant 1562 et le 25 janvier 1563 deux des quatre cloches de l’église furent apportées à la Maison Consulaire. A cette époque, il ne devait rester de Saint-Denis que des ruines.
La position de Montpellier entre Lattes et Castelnau, dans une plaine, incitait les militaires à s’engager à cet endroit, d’autant que la butte favorisait les retranchements. Dès septembre 1562, un premier conflit entre catholiques et protestants pour la possession du moulin de l’Evêque prit les malheureux vestiges comme base et fit une quarantaine de victimes. En 1577, une nouvelle échauffourée éclata lors du siège de la ville par Montmorency-Damville, à partir du bastion créé à Saint-Denis. Les Montpelliérains profitèrent du désordre pour récupérer quantité de vivres, bien venus après un siège de quatre mois.
Tout au long des années qui suivirent cette espèce de bastion, d’ailleurs provisoire, servit tour à tour aux soldats des deux religions, lors des combats qui se succédèrent sporadiquement jusqu’au siège de la ville, entrepris en 1622 par Louis XIII. Le 2 septembre, les troupes royales le prirent de nuit, mais se débandèrent pour boire et piller. Les assiégés tentèrent une sortie qui coûta la vie à quatre gentilshommes du roi. Bassompierre et ses Suisses rétablirent la situation, puis le roi fit retirer ses troupes non sans avoir reconnu l’importance de Saint-Denis fortifié.
Aussi, après la prise de la ville, fut-il décidé la construction en ce lieu d’une citadelle, destinée à surveiller les turbulents montpelliérains. Les pauvres restes de l’église disparurent dans le bastion Nord-Ouest, dit bastion du Roi. La Société Archéologique de Montpellier possède le plan original manuscrit de la citadelle, approuvé par une signature autographe de Richelieu.
La paix religieuse revenue, Montpellier était dans un triste état.
On ne put pas trouver une seule église debout pour chanter un Te Deum d’actions de grâce.
Avec zèle, deux évêques rétablirent le culte catholique dans la ville. Ce furent Pierre de Fenouillet (1607 -1652) et François Bosquet (1655-1676), dont le second, reconnaissant l’insuffisance de la seule paroisse de la ville, Notre-Dame des Tables, décida la création de trois paroisses nouvelles. Deux d’entre elles furent édifiées rapidement, Saint-Pierre et Sainte-Anne. Mais la construction de la troisième, qui devait desservir les faubourgs, traîna malgré les bonnes intentions d’une ordonnance épiscopale de novembre 1665.
Ces retards avaient certainement pour cause les désaccords qui éclataient à tout propos entre le chapitre cathédrale et l’administration municipale. Le Cardinal de Bonsi s’interposa comme médiateur et, le 26 février 1686, fut signée une transaction, dont un article prévoyait expressément la construction de la nouvelle église.
En fait, les choses dormirent encore. Le chapitre et la ville se rejetaient l’un sur l’autre la responsabilité (et surtout le financement) du chantier. Le choix du terrain n’était même pas fait. Quatorze ans s’écoulèrent.
Ce fut Mgr Charles Colbert de Croissy, neveu du ministre, évêque depuis 1696 qui, d’accord avec l’Intendant Lamoignon de Basville, força littéralement le chapitre et la ville à s’entendre enfin. On choisit le terrain sur le cimetière de Notre-Dame des Tables et Sainte-Anne, à la jonction exacte des chemins de Toulouse et de Frontignan, sur l’aire de la Saunerie. Ouvert en 1690, ce cimetière occupait une pièce de terre sur laquelle avait eu lieu le 3 novembre 1628 l’exécution de 63 officiers protestants faits prisonniers à Galargues par Montmorency.
L’entrée du cimetière était une grande porte ouvrant à l’emplacement de l’actuelle entrée principale de l’église. Cette porte sera reportée, au moment des travaux, sur le côté, dans le chemin de Toulouse.
On choisit judicieusement comme architecte le célèbre Charles-Augustin d’Aviler, ancien collaborateur de Mansart, déjà connu par la construction de l’arc de triomphe du Peyrou. Un devis fut établi le 6 juin 1699, puis des plans qui ont malheureusement disparu. Le 27 juin, les travaux furent adjugés à l’entrepreneur Voisin pour 12.650 livres.
Mgr de Colbert décida que la pose de la première pierre de la nouvelle église Saint-Denis aurait lieu le 30 août 1699, à l’occasion d’une procession générale ordonnée pour obtenir j la pluie. Ce fut une belle cérémonie, menée par le Chapitre cathédral, les consuls en grande robe rouge, le clergé urbain, les ordres religieux et les Pénitents blancs. Il y eut mousqueteries, acclamations, roulements de tambours, chants d’hymnes, le tout pendant quatre heures.
Puis les travaux commencèrent, les devis furent dépassés, comme ils le sont toujours ; mais le 26 avril 1702, trois experts signèrent la réception de l’ouvrage. Le monument terminé avait des proportions et un dessin très purs. Formant une croix latine, il mesurait dans œuvre 31,40 m de long, 8,40 m de large dans le corps de la croix et 16,80 m aux bras. Pour se l’imaginer il faut, de dehors, supprimer les deux corps situés de part et d’autre de la façade, en ne conservant de celle-ci que les quatre pilastres et le fronton, et à l’intérieur, supprimer les bas-côtés et les chapelles latérales.
Il n’existait donc que trois autels, le principal et ceux du Sacré-Cœur et de la Vierge. L’entrée était marquée par un perron carré de cinq marches. Il y avait un petit clocher à portique, dressé au chevet et toujours existant. Une sacristie était ménagée le long du chœur, côté de l’épître, et une chambre de secours de l’autre côté.
Une superbe inscription en lettres d’or sur marbre fut scellée à droite de l’entrée, rappelant la fin des travaux, étant “Etienne Seguin, commandant des troupes à pied, premier consul”.
Mais l’ouverture de l’église au culte ne se fit pas aussi facilement, à cause des querelles religieuses de l’époque, sur lesquelles il faut dire quelques mots.
Depuis plusieurs dizaines d’années, l’Eglise de France était empoisonnée par le mouvement janséniste, né au début du XVIIe siècle de disputes théologiques sur la liberté de l’homme vis-à-vis de la grâce divine.
Les jésuites soutenaient la prédominance de la liberté, tandis que les spécialistes de l’école de Louvain, entraînés par l’évêque d’Ypres, Jansen, se référaient à une stricte observance de St Augustin. Les théories jansénistes furent, en France, acceptées par plusieurs personnalités en vue et leur centre fut l’abbaye de Port-Royal. Louis XIV, qui y voyait une menace pour l’unité de l’Etat, commença par les persécuter, puis, en 1713, le pape publia la bulle “Unigenitus”, qui condamnait le mouvement.
L’affaire fut encore embrouillée par l’union, qui se fit alors, du jansénisme et du gallicanisme, tendance existant depuis longtemps et qui se manifestait par une certaine indépendance de l’Eglise de France vis-à-vis de Rome. Or Mgr de Colbert, qui occupait le siège épiscopal de Montpellier depuis novembre 1696, était un prélat zélé, pieux et énergique, mais fortement teinté par le jansénisme. Il soutenait fermement les Oratoriens, eux aussi suspects de cette doctrine, et, dès qu’il eut comme nous l’avons vu, procédé à la construction du nouveau Saint-Denis, il se mit en devoir d’introduire ces religieux dans la paroisse.
Les Oratoriens étaient alors installés fort à l’étroit à côté de l’église Sainte-Foy et ils dirigeaient là un séminaire. L’évêque eut l’idée de transférer celui-ci à Saint-Denis.
Le projet fut approuvé, assez mollement, par le Chapitre cathédral, le 20 mars 1703, car il va s’écouler quatre ans avant la réalisation. Un premier desservant fut nommé, François Pouget, frère de l’auteur du célèbre catéchisme diocésain, remplacé presque aussitôt par le P. Vaccon, à cause des hésitations du Chapitre, qui trouvait qu’on allait trop vite. Le P. Vaccon fit toutefois bénir l’église le 30 octobre 1707, en présence des consuls. Tout était à créer.
Le Chapitre et les paroissiens fournirent les ornements liturgiques, puis une querelle s’éleva entre le corps municipal, le Chapitre et les paroissiens, à qui paierait la cloche. La Ville fut condamnée à cette fourniture, qui, dans un premier temps, ne fut pas jugée satisfaisante.
L’évêque choisit, finalement, une cloche plus coûteuse, que le Conseil de Ville paya en rechignant, malgré la bonne volonté du P. Vaccon, qui prit une partie des frais en charge.
Les choses traînèrent aussi pour la construction du presbytère. Des commissaires municipaux étudièrent la question. Finalement, la Ville et les Oratoriens prirent à moitié la dépense, qui fut de 8.000 livres, tandis qu’en 1710 l’évêque unissait définitivement le Petit Séminaire à la paroisse et nommait, en août, curé “secondaire”, c’est-à-dire vicaire, le P. Gautier. Celui-ci fut chargé du ministère, tandis que le P. Vaccon s’occupait du Petit Séminaire, qui, d’ailleurs, végétait. La popularité des Jésuites était trop grande et ils “trustaient” l’éducation des enfants à Montpellier. Par contre, les idées de Mgr de Colbert nuisaient à son crédit dans le diocèse.
En 1715, le P. Vaccon, usé par les fatigues de cette mise en route laborieuse, démissionna, remplacé par son vicaire, puis, en 1718, par le P. Laugier. Ce dernier trouva une situation matérielle difficile. Le mobilier avait disparu, portes et fenêtres étaient cassées. Il fallut remeubler les locaux, monter une petite bibliothèque, installer une table de communion malencontreusement oubliée à la construction. Au total, beaucoup de peines et des résultat mitigés, car, si les parois siens étaient pleins de bonne volonté, le Petit Séminaire n’avait qu’un élève. Le P. Laugier mourut en mai 1721, sans avoir débrouillé les choses. Il fut enterré dans l’église.
S’ensuit une période confuse, dominée par la personnalité du nouveau curé, le P. Bononaud, qui eut à faire face au déficit chronique de la paroisse, au manque de mobilier et même à la famine, puisque l’argent faisait défaut.
Le presbytère comptait alors neuf personnes : curé, vicaire, prêtres habitués, les domestiques et un ou deux élèves. La paroisse était criblée de dettes et la détresse conduisait à des opérations baroques. Un capital constitué pour dire des messes fut employé à ménager une cave. Ne critiquons pas le pauvre curé. A cette époque, des locaux de réserves importants étaient nécessaires, pour le bois, les provisions d’hiver.
Ce ne fut qu’en 1733 que le budget fut enfin équilibré, mais la vieillesse de l’évêque inquiétait fort les Oratoriens, qui sentaient qu’à sa disparition leur position à Saint-Denis serait compromise. De nombreuses intrigues se nouaient en vue de cette disparition. Le P. Bononaud ayant démissionné en 1734, sa succession fut cahotante durant plusieurs années, jusqu’à la mort de Mgr de Colbert, le 8 avril 1738.
Au cours des années 1734-1738, la situation à l’église Saint-Denis est précaire. Le curé nommé en 1734, le P. Jean Roux, est un fervent janséniste. Avec son vicaire et le P. Boyer, directeur du Séminaire associé rappelons-le à la paroisse, il ouvre des conférences contradictoires, qui eurent beaucoup de succès. Mais les Jésuites les firent interdire ; on déplaça ce clergé décidément trop marqué par l’hérésie et malgré un dernier sursaut d’énergie de Mgr je Colbert, alors proche de sa mort et la nomination du P. Jaunay, encore plus fanatique que les autres, l’année 1738 vit la disparition de l’évêque et la fin du jansénisme à Montpellier.
Au diocèse vacant, le roi nomma Georges de Charancy, expressément chargé de ramener l’orthodoxie et de détruire l’œuvre de Colbert. Dès son arrivée, le nouveau prélat exigea, des récalcitrants, la signature du “Formulaire”, texte élaboré par le pape Alexandre VII en 1661 et que le clergé français était invité à accepter comme preuve de son attachement à la vraie foi.
Le P. Jaunay refusa de se soumettre. Et en avril 1739 le grand vicaire diocésain lui interdit toutes fonctions curiales et lui intima l’ordre de quitter la place. En dépit de son caractère bouillant, le curé déchu accepta cette décision et disparut à jamais. Comme l’évêque ne voulait pas aller encore trop vite, il exigea des religieux de l’Oratoire qui, rappelons-le, étaient chargés de gérer la paroisse, un curé soumis et d’idées orthodoxes. Ce fut l’abbé Barthélemy Fach et immédiatement le diocèse détacha de la paroisse le séminaire, auquel fut donné comme consolation le prieuré-cure de Mujolan.
En 1743, Saint-Denis prend sa vitesse de croisière, après quarante ans de querelles, d’hésitations et de recherches. Et cette vitesse fut si régulière que, jusqu’à la Révolution, il y a peu de choses à raconter. La paix règne. Barthélemy Fach était un homme calme, sage et décidé. Sous son pastorat les fidèles conservent une attitude orthodoxe, chèrement acquise, nous l’avons vu. Né en 1711 d’une honorable famille de la paroisse, ordonné en 1738, il s’était montré sujet brillant. Aidé par son frère Jacques et par une suite de vicaires de qualité, il administra fructueusement jusqu’en 1759, date à laquelle des problèmes familiaux l’obligèrent à démissionner. Il mourra en 1785 et sera enterré à Saint-Denis.
Après lui, s’installe Jacques Bergeyron, né en 1725, élève des Jésuites, qui effectua quelques travaux mineurs aux bâtiments et fonda en 1761 “l’Association sous le titre du Sacré-Cœur de Jésus”.
En 1765 l’évêque nomme comme curé l’abbé Manen. Ce prêtre, dont le ministère dura un demi siècle, fut certainement le plus digne et le plus zélé d’avant la Révolution. Né en 1737, Philippe Manen fit de brillantes études chez les Jésuites et au séminaire et reçut la prêtrise en 1761. Après un stage à Sainte-Anne, il arriva à Saint-Denis, où il eut ultérieurement la charge de promoteur de l’évêché et du prieuré – cure de Cournonsec. Généreux, charitable, un peu guindé comme bien des prêtres de l’époque. Il fut pour la paroisse, un chef remarquable
Sa belle carrière fut malheureusement arrêtée par la Révolution. En janvier 1791, notification est faite à l’abbé Manen que son remplacement par un curé constitutionnel était imminent, puisqu’il avait refusé le serment au nouveau pouvoir. Pendant quelques mois, les tracasseries se multiplièrent jusqu’à l’arrivée de l’abbé Bary, installé le 8 mai 1791 par la force armée.
L’abbé Manen entra dans la clandestinité. La majorité des paroissiens semble avoir accepté assez bien le nouveau venu. Celui-ci, d’ailleurs, ne resta en place que peu de temps. Son rôle se borna à intégrer dans le territoire de Saint-Denis les églises de la Merci et de Montels, suite à la suppression d’un certain nombre de paroisses.
En fait, sur ordre du Directoire de Montpellier, l’église fut fermée le 1er octobre 1793. Le linge et les ornements furent emportés. Le mobilier avait été inventorié en prairial (juin) et vendu pour 702 livres en messidor (juillet) en cinq lots.
En 1795, ce fut le tour des bâtiments. Pour le compte de Jeanne Serres, veuve Saddes, Etienne Azaïs acheta au prix de 27.600 livres l’enclos du cimetière et la maison nette du fossoyeur. Le même jour Joseph Boue devenait propriétaire pour 71.200 livres de l’église, de la sacristie et de l’ancien cimetière. Cette vente dut sans doute être annulée ou des difficultés administratives surgirent, car ces mêmes locaux furent à nouveau vendus pour la somme bien inférieure de 19.940 livres à Jacques Fraysse en 1796. Enfin en juillet, le presbytère, la cour et le jardin furent vendus à Louis Astruc au prix de 19.150 livres.
Quelques jours après un négociant de la paroisse réussit à racheter tous les bâtiments sous divers prête-noms, en attendant des temps meilleurs.
Pendant cette période, l’abbé Manen et son neveu et vicaire, l’abbé Coustou, connurent les pires aventures. Après l’arrivée du curé constitutionnel, ils s’étaient cachés successivement au Faubourg Saint-Jaume, à la Gaillarde et au château de Valflaunès, appartenant au célèbre maire Durand. Les poursuites se précisant, ils s’enfoncèrent dans les bois, où un bûcheron les recueillit dans sa cabane.
Pensant avoir dépisté leurs poursuivants, ils revinrent au Faubourg Saint-Jaume, où une furieuse perquisition le 18 juin 1791 les obligea à se cacher dans un faux plafond, puis à partir pour l’Espagne.
Ils quittèrent Montpellier le 23 juin pour Olot, petite ville de Catalogne. Pendant dix-huit mois, les deux fugitifs errèrent de ville en ville, changeant six fois de résidence, parce que le gouvernement espagnol molestait les émigrés français.
En 1797, l’accalmie politique du Directoire commençant à apaiser les esprits, l’abbé Manen revient clandestinement à Montpellier, où il célébrait le culte dans des oratoires privés. Après le coup d’Etat du 18 fructidor (4 septembre 1797), qui remit provisoirement au pouvoir les éléments violents, les deux prêtres s’exilent à nouveau à Barcelone, d’où ils revinrent définitivement fin novembre 1800, pour reprendre leur place à Saint-Denis. Le 19 novembre 1801, l’église était enfin rendue au culte.
Interrompons, une fois, notre parcours de l’histoire de notre église. Le nettoyage des voûtes de celle-ci permet, maintenant, de mieux contempler les peintures qui les décorent et, principalement, celles de la première travée du chœur, au dessus de l’autel, avec ces quatre femmes groupées par deux les deux hommes barbus et majestueux qui les accompagnent.
Exécutées, vraisemblablement, vers 1855-1858, par le peintre montpelliérain Monseret, ces figures ne sont pas d’une qualité extraordinaire, mais seulement d’un travail honnête. Pour être justes, précisons que leur emplacement a dû poser Problème à l’artiste et qu’il a certainement été gêné par la courbure de la voûte et l’obligation de tenir compte d’une Perspective en contre plongée. Le groupe des quatre femmes est facile à identifier, tout au moins dans leur ensemble.
Ce sont des Sibylles, prophétesses mystérieuses, dont l’art a fait grand usage à partir du Moyen-âge. Toutefois, ces femmes étaient d’origine païenne elles ne furent utilisées dans l’iconographie chrétienne qu’après la justification par les théologiens et les artistes de intégration des mythes païens dans les croyances chrétiennes. En effet, après Saint Paul, qui fut le grand apôtre des Gentils, on a posé en principe, que si les prophètes juifs avaient annoncé le Messie à leurs contemporains, d’autres avaient annoncé aux païens, et parmi ces autres, figuraient ces Sibylles.
On donnait ce nom aux nombreuses prophétesses, vierges inspirées, que l’antiquité a connues, que l’on consultait à propos de tout et dont la plus célèbre fut la Pythie de Delphes. Les premiers écrivains chrétiens admettaient que leur activité prophétique était très proche des activités chrétiennes du même genre. Du moment que l’on admettait les païens dans la collectivité ecclésiale, pourquoi ceux-ci n’auraient-ils pas été avertis de la venue du Sauveur ? La Bible ne les nomme pas, mais elle connaissait, par contre Deborah, la femme d’Isaïe, et deux ou trois autres, et surtout, elle admettait parfaitement le phénomène de prédiction Je l’avenir, puisqu’une partie importante de l’Ancien Testament est formée par les écrits de ces visionnaires.
Très tôt, dans l’histoire du christianisme, on a donc essayé de retrouver la trace de l’annonce du Messie aux païens. Dès le Ve siècle, l’apologiste Lactance, avait dressé une liste de ces annonces. Par de pieuses fraudes, elles firent l’objet de légendes et même de rajouts dans les productions d’écrivains antiques célèbres.
C’est ainsi, par exemple, que naquit, à Rome, la légende de “l’Ara Coeli”, près du Capitule, église qui commémorait la prédiction faite à l’empereur Auguste par la Sibylle de Tibur, à savoir qu’il viendrait un jour un homme plus grand que lui. De même, on a assimilé, longtemps, une citation du poète Virgile, à l’annonce de la naissance du fils d’une Vierge.
Toutefois, le Moyen-âge, jusqu’au XIIIe siècle, n’a connu qu’une seule Sibylle, la Sibylle d’Erythrée, ville de Lydie en Asie Mineure. On la confondait avec la Pythie de Delphes et, en Italie, elle portait le nom de Sibylle de Cumaine ou de Cumes. Cette unique visionnaire était citée dans la célèbre prose du “Dies irae” : “Teste David cum Sibylla” et dès le XIe siècle, on en avait fait une sainte et l’on donnait son nom aux filles. On la considérait comme l’annonciatrice du Jugement Dernier, d’où le texte de saint Augustin qui l’accompagnait, en général : “E coelo rex adveniet per saecla futurus”. A notre voûte, ce texte est parfaitement reconnaissable, accompagnant la femme appuyée sur son bras gauche tendu, tenant un livre sur son genou et la tète couverte d’un léger voile.
A Rome, la légende de “l’Ara Coeli” justifia l’admission d’une seconde Sibylle, la Tiburtine, qui vivait à Tibur (actuellement Tivoli). On la représentait souvent avec une étoile, symbole de la Nativité, puisqu’elle avait raconté à Auguste sa vision de la Vierge portant son Fils. L’étoile est visible au-dessus de la seule femme non coiffée, de même qu’elle tient un phylactère sur lequel on lit “…res regum…”, allusion à la puissance du Christ qui surpasse tous les rois, y compris l’empereur Auguste. A partir du XVe siècle, le nombre des Sibylles fut porté à dix, puis à douze, car on les mit en parallèle avec les douze petits prophètes. Désormais, les artistes vont les utiliser en nombre, variable d’ailleurs, mais toujours en relation avec les principaux événements de la vie du Seigneur, sans qu’il y ait une relation permanente, cependant. A Pérouse, elles sont six. Michel-Ange en utilise cinq à la Sixtine, et Raphaël quatre, à la chapelle Chigi. A Rodez, on n’en a conservé que quatre et six à Coimbre. Pour ces raisons, les attributs qu’elles portent ne sont pas bien fixés.
L’identification des deux restantes est plus difficile ainsi. Celle qui porte un turban et un phylactère sur lequel on lit : “…spina coronas” est vraisemblablement la Sibylle Delphique, qui aurait prophétisé le Couronnement d’Epines. Quant à la dernière, qui porte un long voile et tient un livre sur ses genoux, ce serait la Sibylle Persique, qui aurait annoncé la naissance du Sauveur en termes très obscurs, d’où le voile.
Quant aux deux personnages barbus de part et d’autre, il s’agit de David, reconnaissable à sa harpe, et d’Isaïe, identifié grâce aux versets inscrits à ses côtés.
L’examen iconographique de l’ensemble laisse supposer que l’auteur des fresques n’était pas au courant des finesses du symbolisme païen et chrétien. S’il est normal d’avoir figuré David à cause de la citation du “Dies irae” rapportée plus haut, on ne comprend pas très bien la présence d’Isaïe. Celui-ci est considéré comme un des plus grands prophètes et son don lui a inspiré des paroles comme “Préparez les voies du Seigneur”, qui sont par excellence l’annonce du Christ. Peut-être l’a-t-on choisi comme parangon de cette sainte activité, en union avec les Sibylles.
Nous ne savons pas qui est à l’origine du programme iconographique de cette décoration. Avouons, honnêtement, que les recherches faites ne sont pas terminées et d’ailleurs pas très concluantes. S’il s’agit bien du nom et de la date que nous avons donné en commençant, ce serait sous le pastora de l’Abbé Martin, curé de 1844 à 1868. Nous avions provisoirement abandonné l’histoire de la paroisse Saint-Denis au moment de la Révolution pour faire état des travaux de restauration des voûtes de l’église et donner quelques précisions sur les peintures qui décorent celle qui surmonte l’autel majeur. Nous revenons en arrière pour reprendre cette histoire au moment où le clergé récupère les bâtiments en 1801.
Pendant la Révolution ceux-ci avaient été sauvés par divers paroissiens fidèles, qui avaient achetés l’église elle-même. Cette précaution permit à l’abbé Manen, l’ancien curé d’avant 1789, émigré et revenu après de nombreuses tribulations que nous avons relatées, de louer l’église et le presbytère en mars 1801. Et, dès les fêtes pascales de cette même année, les offices purent reprendre, suivis par une grande foule de fidèles. L’abbé Manen était assisté par son neveu et vicaire, l’abbé Coustou, qui l’avait suivi dans son exil.
Pendant quelques années les deux prêtres se consacrèrent à la tâche de remettre de l’ordre dans les affaires paroissiales, de réhabiliter les actes d’état-civil, mal conduits pendant la Révolution, et surtout en 1802-1803 de réorganiser dans le cadre du diocèse les limites de la paroisse, en application du Concordat de Napoléon 1er. Le travail définitif fut concrétisé le 29 juillet 1803. La paroisse Saint-Denis comptait alors 5 500 habitants, plus 8 781 dans ses dix succursales.
Son territoire proprement dit se trouvait circonscrit par les rues Saint-Guilhem, de la Grande Triperie (Roucher), de la Fontaine, d’En Gondeau, la Grande Rue, la rue du Gouvernement, (disparue, emplacement du théâtre), le chemin du faubourg de Lattes, le Lez et, en revenant vers l’ouest, tout le territoire borné par le chemin de Lavérune et les limites de Saint-Jean-de-Védas et de Villeneuve.
Quant aux dix succursales ce sont : Lavérune, Pignan, Fabrègues, Saint-Jean-de-Védas, Saint-Georges d’Orgues, Cournonterral, Cournonsec, Murviel, Saussan, toutes coïncidant avec le territoire des communes. Il faut y ajouter l’ancienne église de la Merci, rebaptisée Sainte Eulalie, qui était alors, depuis 1802, le siège des Pénitents Bleus.
Après divers traités entre l’évêché et la confrérie, la succursale fut confiée à l’abbé Cambon et resta dans la mouvance de Saint-Denis jusqu’en 1829, date à laquelle elle fut érigée en paroisse ;’ autonome. La petite histoire rapporte que, tous ces arrangements terminés, l’abbé Manen, frappant le sol de sa canne, proclamait fièrement : “Ceci est mon territoire”.
Côté administratif le Conseil de Fabrique fut installé en 1806 et confirmé par le décret impérial du 30 décembre 1809 sur ces établissements. Rappelons que les Fabriques étaient destinées à gérer, aux côtés du curé, les intérêts matériels des paroisses. Celle de Saint-Denis fut présidée en premier par Paulin Blanc et il eut à faire face à une situation médiocre. Les revenus étaient très bas et l’état des lieux et du mobilier déficient.
Petit à petit cependant, grâce à une sage administration, la situation s’améliore. On installa une chaire, un rétable du “Martyre de Saint-Denis” dû au sculpteur Poitevin et des stalles dans le chœur. Quatre tableaux ornèrent l’église : “Les disciples d’Emmaüs”, “le baptême du Christ”, “La Transfiguration”, “La résurrection de Lazare”. Les fidèles de leur côté furent généreux. La comtesse Chaptal, par exemple, offrit une tapisserie d’Aubusson.
Le 26 juin I817 mourait l’abbé Manen, unanimement regretté, après cinquante deux ans de pastorat. Une foule d’une quarantaine de personnes assista à ses derniers instants et son inhumation fut célébrée avec une grande pompe, avec un ; cortège qui alla jusqu’à la cathédrale, puis au lieu de sépulture le séminaire.
Pour le remplacement de ce curé très regretté la Fabrique sollicita de l’Evêché la nomination de l’abbé Taffanel, premier vicaire de la paroisse, suivant d’ailleurs un vœu de l’abbé Manen. Mais on choisit à sa place l’abbé Gingibre, curé de Marcillargues, qui entra en fonctions le 11 juillet 1817. Agé de 54 ans ce prêtre, prudent et dévoué mais dont nous connaissons mal les activités, réalisa cependant trois actions importantes, le rachat par la Ville de l’église, du presbytère et de la sacristie.
Ces trois parties essentielles des bâtiments paroissiaux étaient, depuis la Révolution, propriété de diverses personnes. L’église appartenait à plusieurs actionnaires qui la vendirent à la Ville le 24 octobre 1826 pour 9 700 F. Le presbytère et trois jardins attenant avaient été achetés par un plâtrier, puis ils passèrent aux mains de Jean-Louis Bouschet, qui les céda pour 19 000 F le 11 mai 1825. Quant à la sacristie, alors louée pour 100 F par an, elle fut vendue 1 850 F. Ne nous étonnons pas des différences de prix de ces trois bâtiments. L’église était beaucoup plus petite que maintenant et n’était d’aucun rapport.
Du côté pastoral notons la création de l’oeuvre charitable gérée par les Dames de Saint Charles de Lyon, qui ouvrirent un pensionnat pour jeunes filles dans l’ancien couvent des Carmes Déchaux, sous le nom de Maison de la Providence, et la mission de 1821. En octobre 1828 l’abbé Gingibre donna sa démission pour raisons de santé.
Son successeur fut l’abbé Jean-Baptiste Guiraud. Né à Castres en 1785, il avait fait sa carrière dans sa ville natale et avait été remarqué par l’évêque de Montpellier pour ses dons d’orateur. A cette époque en effet, cette partie du département du Tarn dépendait de notre diocèse. Et lorsqu’elle en fut séparée en 1817 l’évêque, Mgr Fournier, s’attacha ce prêtre de valeur en le nommant directeur du Grand Séminaire.
Dans ce poste, l’abbé Guiraud se spécialisa dans les missions. On sait que ce mouvement acquit une grande extension au moment de la Restauration. Parcourant le département le prédicateur prononçait jusqu’à trois sermons par jour et seule sa magnifique santé lui permit, tout au moins au début, de supporter la fatigue qu’il s’imposait. Intelligent, cultivé, affable, il fut alors proposé pour Saint-Denis et installé le 15 novembre 1840. Mais sa santé se délabra très vite et il dut quitter son poste en avril 1844, pour mourir trois ans après. Au cours de son bref pastoral, il n’eut pas le temps de réaliser grande chose.
Il fut remplacé par Henri Cullier, âgé de 35 ans, qui avait été vicaire sur place en 1817-1818. Dès son arrivée le nouveau curé estima que l’augmentation de la population des faubourgs de Lattes et de la Saunerie justifiait un agrandissement de l’église. Dans une lettre au maire il indiquait la possibilité de sacrifier à cette fin une partie du jardin du presbytère, d’acheter une parcelle de terrain derrière le chevet et de démolir une forge, qui se trouvait à l’emplacement de l’actuelle sacristie et dont le bruit gênait considérablement les offices.
La ville vota 30 000 F pour les travaux, le curé de son côté proposant de financer l’achat et la démolition de la forge. Tous ces préparatifs administratifs furent menés dans le courant de 1835 et l’on commença, non sans discussions, à étudier les plans et les devis. L’adjudication à l’entreprise Espinassoux fut signée le 20 février 1836.
Le plan de rénovation prévoyait :
La construction des chapelles de la Vierge et du Sacré-Cœur, par un élargissement de 6,30 m des bras du transept ;
L’établissement des bas-côtés bordés chacun par deux chapelles de 4,80 m de profondeur ;
La construction des fonds baptismaux derrière une façade neuve raccordée à celle existant sur les deux côtés ;
Le ravalement de la façade principale ;
La construction de planchers sur les bas-côtés pour former une galerie ;
La construction de la sacristie et de la sortie sur la route de Toulouse. Pendant les neuf mois que durèrent les travaux le service paroissial fut hébergé à la Providence.
L’agrandissement de l’église Saint-Denis demanda des travaux assez rapides, quelques mois à peine, puisque le procès-verbal de réception fut signé le 3 décembre 1836 par l’architecte de la ville.
Toutefois il faut regretter que les changements apportés à l’édifice n’aient pas été plus heureux. Louise Guiraud, l’historienne de la paroisse, les qualifie avec raison de “malencontreux”, car ils altérèrent gravement la pureté du style et l’harmonie des proportions de la création de d’Avilers. Par ailleurs la ville, maîtresse d’ouvrage, ne livrait que les murs nus du bâtiment, toute l’ornementation intérieure restant à faire.
Enfin on s’aperçut que des erreurs de construction avaient été commises : la tribune n’avait pas d’escalier ; une chambre destinée aux prédicateurs, située à droite du chœur, n’avait pas de cheminée ; les tribunes de la nef n’étaient pas éclairées ; la porte située près du chœur laissait passer l’air extérieur ; enfin une conduite d’eau du toit, mal installée, déversait des torrents d’eau sur le seuil de la porte latérale.
Le Conseil de Fabrique protesta auprès du Maire, mais l’administration de l’époque avait ainsi conçu les règlements que c’est finalement la paroisse qui dut pallier ces inconvénients.
Pendant quatre ans le Curé et les Fabriciens se débattirent dans les difficultés financières. Les paroissiens apportèrent leur aide, mais celle-ci était souvent bornée par les affectations spéciales qu’imposaient les donateurs. Finalement le Curé et les Fabriciens contribuèrent de leur poche à combler le déficit, l’un pour 9000 Frs les autres pour 10500 Frs et soldèrent le compte des travaux.
En octobre 1840, l’abbé Cullier se démit de sa charge de curé. Le prétexte avoué de ce départ fut l’ébranlement de sa santé, suite aux fatigues du Carême de 1840 qu’il prêcha. On sut plus tard que la véritable raison en était les pressions exercées sur le Préfet de l’Hérault par une famille protestante, fâchée par la conversion d’une personne appartenant à celle-ci par notre Curé. En fait celui-ci, réellement malade, mourut dans sa retraite le 10 octobre 1841. Il avait 48 ans.
Son successeur fut, parmi les curés de Saint-Denis, un des plus éminents. Le portrait de lui à la sacristie nous présente un homme encore jeune, bien bâti, élégant. L’abbé Etienne Martin naquit à Agde le 13 mars 1800. Ses succès scolaires le firent remarquer dès son plus jeune âge et il fuit ordonné prêtre à 23 ans.
Vicaire dans sa paroisse natale puis principal du Collège d’Agde en 1826, il démissionna en 1830, suite à l’avènement de la Monarchie de Juillet. N’oublions pas qu’à cette époque le clergé était étroitement mêlé à la vie politique et le roi Louis-Philippe représentait pour beaucoup une déviation de la royauté dite légitime, que beaucoup de prêtres avaient soutenue.
La génération de 1830 fut celle de Lamennais, Lacordaire, Montalembert et d’un certain catholicisme social. L’abbé Martin se passionna pour ces théories, mais lors de la condamnation de celles-ci par la papauté il se soumit sans hésiter. Abandonnant le professorat il s’adonna avec énergie à la prédication, à tel point que l’évêque, Mgr Fournier, le surnomma “Bouche d’or”.
Après les titres de vicaire général honoraire et de chanoine titulaire de la Cathédrale et les fonctions de supérieur du Petit Séminaire de St-Pons, il fut nommé à la cure de Saint-Denis le 23 avril 1844.
Dès son arrivée, il conquit ses paroissiens par son éloquence souple et aisée et par le soin particulier avec lequel il préparait lui-même les enfants du catéchisme à la communion. Les sermons qu’il prononçait chaque dimanche attirèrent à la paroisse une assistance choisie et hautement intellectuelle. Sa parfaite maîtrise des Pères de l’Eglise lui donnait le moyen d’intéresser aussi bien l’université que le barreau ou l’armée. Et l’on racontait un peu malicieusement que sa clientèle féminine se passionnait littéralement à l’écouter.
Pour son église l’abbé Martin ne put pas faire grande chose, malgré les nombreux projets qu’il fit. Son désir d’agrandir la nef et le chœur, pourtant favorisé par le don du terrain nécessaire fait par une paroissienne et par l’accord de l’administration municipale, n’aboutit pas par suite des embarras financiers de la ville. Il obtint de faire décorer la voûte par le peintre montpelliérain Monseret, fit construire le perron et reçut de l’administration le dépôt d’un tableau de Glaize, “Ste Thérèse”.
Son vœu le plus cher était de créer une maîtrise dans sa paroisse. Malheureusement son manque de voix le gênait beaucoup dans cette réalisation et il lui fallut attendre plusieurs années avant qu’il puisse confier à Daujou, organiste de Saint-Sulpice à Paris, venu séjourner à Montpellier le soin de monter cette école. Ce fut en 1851 et après quelques tâtonnements que le nouvel organisme fonctionna parfaitement et surtout après 1867, date à laquelle un spécialiste local vint animer la maîtrise. Mais l’excellent curé ne borna pas là ses efforts.
La mort ne permit pas à l’abbé Martin de voir se développer la maîtrise qu’il avait fondée. Mais ses autres entreprises furent pour lui sources de grandes satisfactions, car il faut reconnaître que cette période qui couvre le milieu du XIX™ siècle, fut pour Saint-Denis un temps riche de réalisations. Si celles-ci ne correspondent plus guère à notre conception moderne de la vie religieuse, elles furent pour l’époque une série de grands succès et de vitalité.
Ce fut d’abord la création de l’Association de l’Adoration perpétuelle, sorte de garde d’honneur du Saint-Sacrement.
Ce faisant, l’abbé Martin renouait avec une tradition séculaire, une confrérie identique, dite Archiconfrérie du Très Saint Sacrement, ayant été érigée sur place le jour même de la bénédiction de l’église, le 19 octobre 1707.
Pour remplacer la neuvaine de Sainte Thérèse, que l’on célébrait avant la Révolution chez les Carmes déchaussés, route de Toulouse, et qui avait été ensuite en 1852, reprise par ces mêmes religieux revenus à Montpellier, l’actif curé institua dans son église la dévotion au Saint Suffrage, destinée à commémorer les morts par des prédications et des prières spéciales. A peu près à la même époque, en 1857, quatre pieuses personnes de la paroisse établirent dans la chapelle des Pénitents bleus, une association similaire, connue sous le nom de Notre-Dame du Suffrage, qui faisait célébrer des messes pour les âmes du Purgatoire. Devenu ensuite Association de Saint-Lazare, puis affilié à la même confrérie de Nîmes, ce groupe de prières échappa ainsi à la paroisse qui l’avait fondé, mais conserva avec elle des liens étroits, en se fixant dans la chapelle Saint-Claude des Pénitents bleus.
En 1852, l’abbé Martin fondait l’asile paroissial de Saint-Denis et en 1853, le vestiaire Saint-Martin.
On se souvient qu’en 1802, les Pénitents bleus s’étaient installés dans l’église Sainte Eulalie, devenue annexe paroissiale en 1803. Au début, la bonne harmonie régna entre les confrères et le curé de l’église, mais à partir de 1833, les rapports se tendirent avec le successeur de celui-ci. Qui avait tort ou raison ? L’histoire est assez difficile à démêler, mais le fait est que la justice fut saisie et qu’un arrêté donna gain de cause à la paroisse ; la dissolution de la compagnie fut prononcée par l’épiscopat en 1838. Cinq ans furent nécessaires pour apaiser les esprits, car Montpellier à l’époque, comme bien des villes de province, était demeurée très étroite d’esprit et s’était passionnée pour la querelle, qui atteignit même par moments les voies de fait.
Cédant aux démarches des Pénitents bleus, Mgr Thibault, toutefois, rétablit la compagnie en février 1843, et pour éviter de nouveaux conflits, les Pénitents décidèrent de /assurer un lieu de culte bien à eux. Ils cherchèrent sagement un emplacement éloigné des paroisses et le trouvèrent dans la rue des Etuves, un peu plus haut que leur ancienne chapelle d’avant la Révolution.
Le bâtiment, conçu dans le style gothique, fut commencé aussitôt et fut terminé par l’érection de la statue de l’Immaculée Conception, patronne du lieu, au pinacle. L’architecte n’a pas su éviter un pastiche un peu froid, mais le lieu de culte est devenu très populaire dans le quartier et a recueilli le grand Christ en croix et les deux coquilles bénitiers de la chapelle du XVIIIè siècle. Les rapports postérieurs avec Saint-Denis continuèrent la bonne entente du passé et dès l’ouverture de l’église, l’abbé Martin y prêcha l’octave de l’Immaculée Conception.
Vers cette même époque, les Jésuites, arrivés en 1851 à Montpellier et qui se trouvaient trop à l’étroit dans leur premier établissement près du Grand Séminaire, achetèrent des terrains à l’emplacement de l’actuelle grande poste Rondelet. Ils y firent construire leur chapelle, puis, en plusieurs temps, les bâtiments nécessaires au Collège qu’ils avaient fondé. Dès le début, la paroisse Saint-Denis noua avec eux des rapports de bon voisinage.
Pasteur dévoué, l’abbé Martin était aussi un érudit. Il publia une “Vie de Saint Jean Chrysostôme” qui attira sui lui l’attention de la critique, en particulier de Montalembert. Les sociétés savantes locales le comptaient parmi leurs membres les plus assidus. Cette renommée dépassa le cadre de la ville. En 1852, Mgr Sibour, archevêque de Paris, lui proposa la direction de l’Ecole normale de prédication de Sainte-Geneviève, la chaire de l’éloquence sacrée à la Sorbonne et la succession de Lacordaire aux fameux Carêmes de Notre-Dame. Mais l’abbé Martin refusa tous ces honneurs pour rester fidèle à Saint-Denis.
Ses dernières années ébranlèrent sa santé. Une de ses ultimes joies fut de participer à un pèlerinage à Rome, mais en avril 1868, une forte émotion le terrassa. Il mourut le 6 mai après une édifiante agonie. Ses funérailles furent solennelles, suivies par toutes les personnalités de la ville. Par souscription paroissiale, il fut inhumé dans la chapelle de la Vierge, où ses dernières volontés firent placer une statue patronale. On y éleva un monument funéraire, surmonté d’un buste, dont on peut regretter qu’il ne soit pas assez ressemblant.
Le 22 août 1868, la hiérarchie installait solennellement à I Saint-Denis, le nouveau curé, Pierre-Frédéric Galabert. Né à Montbazin en 1807, vicaire à Montagnac, puis à la Cathédrale, il fut nommé curé de Lavérune en juin 1838, puis curé-doyen de Servian.
Moins brillant que son prédécesseur, humble et bon, il s’occupa surtout de consolider les créations de l’abbé Martin. C’est ainsi que la maîtrise fut doublée en nombre et se constitua un répertoire très moderne avec, par exemple, des œuvres de Gounod. Il soutint la construction du Collège des Jésuites à partir de 1877 et favorisa de son argent les œuvres de bienfaisance le la paroisse.
En 1885, il organisa une mission, qui eut un grand succès. C’est lui qui inspira l’édition de l’histoire de La paroisse par Louise Guiraud, parue en 1887. Il encouragea les écoles paroissiales. La lettre de condoléances adressée par l’Evêque aux fabriciens après la mort de l’abbé Galabert, souligne sa piété et son austérité.
Mais sa grande œuvre fut la création de la nouvelle paroisse des Saints François pour soulager Saint-Denis, devenue vraiment trop chargée du côté sud. Il fut donc décidé la construction d’une église neuve desservant tout le territoire au-delà de la ligne du chemin de fer, dit quartier du Puech-Pinson. Sur l’emplacement du Clos René ou Clos Broussonnet, s’éleva bientôt l’édifice consacré aux saints François d’Assise et de Sales, les travaux ayant commencé en avril 1876. Encore inachevé l’édifice fut béni le 13 juin 1878.
Les forces de l’abbé Galabert lui manquèrent après le Carême 1886. Au mois d’octobre, le bruit se répandit que le malade était perdu et de nombreux amis et fidèles se pressèrent pour le voir une dernière fois. Unanimement regretté, il mourait le 27 octobre, après une douloureuse agonie.
Après la mort de l’abbé Galabert en octobre 1886, un nouveau curé fut nommé, l’abbé Bonnal, qui occupa le poste jusqu’en 1919. Ce prêtre, dont nous ne détaillerons pas la vie, connut divers événements importants, parmi lesquels l’agrandissement de 1895, la séparation de l’Eglise et de l’Etat et la Grande Guerre.
Dès 1860, des études étaient menées pour modifier l’église, devenue trop petite par l’augmentation des paroissiens. Elle recevait alors les fidèles d’un territoire énorme, allant du haut de la rue des Etuves jusqu’au fond de la route de Toulouse, pour un total de plus de 20.000 personnes.
Le dédoublement de 1876 par la construction de l’église des Saints-François apporta pour quelque temps un début de solution. Mais en 1890-1895, la situation était devenue difficile. On ne pouvait en effet agrandir le bâtiment, ni sur les côtés où il était bordé par deux voies à grande circulation, ni sur le devant où la façade de Daviler devait être maintenue. On ne pouvait d’ailleurs empiéter sur la place Saint-Denis, déjà encombrée par le stationnement des véhicules devant l’octroi, une circulation dense et le croisement de plusieurs rues qui en faisait une véritable plaque tournante. Finalement, après plusieurs propositions, toutes insatisfaisantes, dont une entre autres transférait l’autel principal du côté de l’entrée, on décida de prendre le parti le moins mauvais, c’est-à-dire l’allongement du chœur dans le terrain Deydé. qui avait déjà fourni l’emplacement pour les agrandissements de 1835.
Une fois terminés en 1895, les travaux ne donnèrent pas le but recherché et la pauvre église, à nouveau défigurée, ne conserve plus grand-chose de la pureté voulue par Daviler.
En 1910, un auteur anonyme, qui signait “Un contemporain, ami des arts et du progrès”, publiait une brochure, dans laquelle il dressait la liste, en l’exagérant un peu, des défauts de l’édifice, du quartier et de la circulation, encombrée par quatre lignes de tramways, les allées et venues du Lycée de garçons, installé dans l’ancien Collège des Jésuites Rondelet, les nombreux entrepôts, les mouvements de troupes se rendant au nouveau champ de manœuvres. La solution de cet intrépide novateur consistait à démolir pierre à pierre la chapelle des Jésuites et à la reconstruire à l’emplacement de Saint-Denis.
Ensuite le temps passa et passa mal. La fin du XIXè siècle en France fut empoisonnée par les luttes anticléricales. La droite, liée à l’Eglise catholique, était fort suspecte au gouvernement, qui l’accusait de mener une opposition inutile et maladroite.
L’arrivée au pouvoir en juin 1902 du “petit père Combes”, ancien séminariste devenu radical et anticlérical farouche, mit le feu aux poudres. A partir de 1900, la gauche, très divisée sur les questions sociales, s’était unie clans la lutte antireligieuse, partiellement justifiée par l’emprise que l’Eglise de France avait encore sur l’éducation et l’année. Une loi avait été votée en juillet 1901 qui réglementait le fonctionnement des associations.
Les élections de 1902 avaient donné la majorité à la gauche, qui présentait un programme très avancé. La passion que Combes mettait dans sa politique le poussa, lorsqu’il forma son gouvernement en juin 1902, à transformer la loi de contrôle de 1901 en une véritable loi d’exclusion. Les associations catholiques très nombreuses, comprenant entre autres les congrégations de tous ordres, furent obligées de demander une autorisation d’exister, qui fut pratiquement refusée à la plupart.
On sait ce qui s’ensuivit : conflit avec le Vatican, dissolution et dispersion de presque tous les ordres religieux, fermeture des écoles confessionnelles. En décembre 1905, l’Etat promulgua la loi de Séparation, qui reconnaissait la liberté de culte et de conscience, mais dissociait Eglise et Etat. Afin de rendre la situation bien nette, on décida de faire les inventaires des biens d’églises et les incidents éclatèrent, cette opération ayant été considérée par les catholiques comme une atteinte à la propriété. La loi par ailleurs ne prévoyait pas la dévolution de ces biens et l’intraitable Pie X se refusait à tout accommodement. Les inventaires commencèrent à Montpellier au début février 1906, dans tous les édifices religieux.
Le scénario se déroulera à peu près partout de la même manière. Prévenus en secret de l’horaire des opérations, les catholiques se barricadent dans l’église. Les agents de l’administration, auxquels on refuse l’entrée, se font ouvrir les portes de force. Ils sont reçus par le curé, qui lit ou prononce une protestation et cède ensuite la place. Les fidèles, massés à l’extérieur, chantent des cantiques, tandis que des contre-manifestants poussent des cris séditieux.
A Saint-Denis, les inventaires eurent lieu le 12 février 1906. Des fidèles s’étaient enfermés dans l’église la veille pour y passer la nuit, au nombre d’environ 200.
Les troupes avaient investi l’église dès la veille, mais à titre préventif, car le général commandant le XVIè corps avait prescrit de n’utiliser la force militaire qu’en dernier recours. Des fidèles et des contre-manifestants sont massés sur la place et se défient, crucifix contre j drapeau rouge et Credo contre l’Internationale.
A minuit, le drapeau, cravaté de deuil, est hissé sur le campanile. A neuf heures du matin, commissaire de police et agents du fisc sonnent en vain au presbytère, puis se groupent devant le portail de l’église. On fait appel aux pompiers, qui attaquent la porte à coups de hache. Au premier coup, la hache se brise et les autres outils ne peuvent entamer la porte. La foule crie au miracle et il faut plus d’une heure pour briser les vantaux, démolir la barricade de chaises édifiée derrière.
La nef était tendue de noir, les autels dénudés et le tabernacle vide. L’abbé Bonnal et ses vicaires, le Conseil de Fabrique au complet et une centaine de fidèles étaient massés dans le chœur. Une protestation solennelle est lue par le Curé, une autre par le Président du Conseil de Fabrique, puis les paroissiens quittent l’église et s’engagent dans la rue de la Saunerie, où s’organise un cortège qui va manifester devant l’évêché. Des bousculades ont lieu, un jeune paroissien est blessé. Le 13 février, un Salut du Saint-Sacrement est donné en guise de réparation, les autres paroisses le feront les jours suivants. Il n’y eut pas d’autres incidents à Saint-Denis.
Pendant la Grande Guerre, Montpellier bien sûr n’eut pas à souffrir des destructions, mais la paroisse paya un lourd tribut à la mort. 150 hommes au moins tombèrent sur les champs de bataille et l’abbé Bonnal s’efforça avec tact de soutenir les familles endeuillées. Nous n’irons pas plus loin dans l’histoire de Saint-Denis. C’était hier et des paroissiens actuels ont connu ce passé proche. Souhaitons que notre église connaisse encore un avenir riche de prière et de dévouement et que les événements malheureux ne viennent plus troubler son histoire.
F. POMARÈDE
